petite histoire

Nous sommes tous des farceurs, nous survivons à nos problèmes. E. Cioran

Le transistor proustien a provoqué ce commentaire écrit d’un seul trait sans réflexion excessive et avec quelques imprécisions qui le rendront certes confus mais représentatif de ces radios des trous du cul du monde dont personne n’a rien à foutre .
Bien entendu, je vais parler d’une radio qui m’est chère et qui me semble-t-il à garder sa cohérence et pertinence, surtout aujourd’hui, parce qu’elle est traversée par des dissensions internes finalement saines sur le projet de canal sud sur le plus ou surplus de radicalité ou le comment l’exprimer. Or les radicalités n’ont pas à se confronter (c’est plus facile à écrire qu’à faire), elles ont à s’allier ; à travailler ensemble ou à côté pour renforcer l’action radiophonique et c’est ce que nous finirons par faire et refaire tant qu’il y aura un potar à pousser et quelqu’un pour le pousser…
Avant donc, nous étions la plupart du temps, isolés dans notre mode de fonctionnement, puisque nous n’avions pas de salariés gestionnaires nous n’avions aucune subvention locale , nous avions peu de contact avec l’institutionnel en général et pour aller vite, nous refusions notre assignation à résidence de radios locales . Bien entendu, il faudrait développer tout ça pour éviter, les amalgames et mauvais traitements que l’on pourrait faire à ce texte, mais comme personne n’arrive plus au bout d’un texte aujourd’hui pas plus qu’au bout d’un podcast, faut placer le là d’où l’on parle assez vite.


Donc le projet engagé de canal sud est de donner la parole à ceux qui l’on peu ou pas , mais de le décliner à notre manière en fonction de notre passé de radio pirate, de radio anarco-gauchiste et de l’époque dans laquelle on est et qui travaille en nous, donc nous radicalisons l’ensemble de notre programmation, d’une part , nous continuons à être des militants explicites et développons les grands thèmes qui traversent le monde qui nous entourent, d’autre part, nous devenons des militants implicites en développant une programmation musicale radicale , elle-aussi , que personne ne diffuse, si ce n’est quelques radios prestigieuses mais pour des raisons plus explicitement liées à l’œuvre et au musicien), programmation musicale qui déjoue la hiérarchisation des conventions et de l’importance et du prestige de l’auteur, ainsi nous pouvons diffuser une composition de Jean Schwartz ou Vinko Globokar à côte d’ Viva España de Georgette plana si le contexte l’impose (en tout cas, ça a toujours un effet).
Voilà, où nous en sommes encore à canal sud, ce qui fait de nous une structure jeune puisque que nous n’avons pas résolu ce paradoxe, et que nous arrivons à nous « conflire ».
Restent quelques dernières précisions à poser pour aller au bout de ce qu’est une radio alternative et de poser plus que répondre la problématique des salariés dans ce type de structure.
En fait, j’ai certainement trop de choses à dire par rapport à ce qu’aurait pu être la radio , et ce qu’elle pourrait être aujourd’hui. Très attentif aux aventures erratiques et enthousiasmantes de carbonne14, j’ai toujours eu l’impression que nous ne pouvions pas faire au pire aussi bien ou mieux que les radios des autres catégories. Mais par contre, nous avions la possibilité de la déconstruction totale et c’est en ce sens que je me suis réapproprié, la sentence d’un soir d’un Alain Weinstein fatigué ou inspiré, ou les deux : …nous voudrions peut-être, aussi, rappeler que la radio est encore capable de quelques miracles, par exemple qu’elle est un moyen de création à part entière, non subordonné à l’information ou à je ne sais quelle référence prestigieuse telle la musique, le théâtre ou la littérature…La radio est libre. Elle est libre de n’être que de la radio sans autre enjeu que de se donner libre cours, même si aujourd’hui, elle est aliénée et désoeuvrée… » Alain Weinstein nuits magnétiques le 20 juin 1989. Nous avions la possibilité de faire une autre radio et nous en avons encore la possibilité de faire quelque chose qui déroge à la forme, et au fond attendus de notre écriture radiophonique. Et que ce soit le lieu de rencontre de toutes les radicalités que ce soit celle de l’amateur de musique garage, le militant anti Bure, ou anti prison, du fan club de Sankara et du son le plus brut , des expressions radicales musicales, théâtrales .
Nous sommes encore une radio où sont proposés régulièrement des formations gratuites pour que l’écriture radiophonique se partage le plus possible.
Il me paraît aussi important de préciser que je suis venu à la radio pour le plaisir et pour définir d’autres façons de faire de la radio. Et je mettrais encore dans le principe du plaisir la définition d’un projet à multiples facettes où des individus créent un projet collectif de leurs individualités et de la confrontation, de la friction de ces individualités. C’était la seule manière de déjouer le principe de réalité institutionnelle qui a poussé à la course aux subventions et autres travers.
Pour conclure sur cette partie et pour introduire la seconde sur le salariat en radio associative et en général, avec la dose de provocation que génère le texte court, et puis parce que je suis exaspéré par le sécuritaire : « Les radios ont subi le même travers que la société, c’était à un moment , choisir la sécurité contre la liberté, ou pas ».
Je fais partie à la radio d’une minorité qui ont toujours défendu une radio sans salarié ; le fait d’être une minorité provoque toujours le mêmes effets : nous avons à canal sud des emplois aidés éphémères mais n’avons jamais eu de permanents historiques.
L’argumentaire pour la non nécessité d’avoir des salariés est relativement simple.
Dés le début, il y a eu une volonté des gouvernements successifs à nous entraîner sur la pente de l’embauche avec des incitations fortes à employer . Pour nous, radio engagée, se posaient plusieurs questions : l’impasse d’être employeur, de quelle délégation nous avions besoin, comment définir des tâches, des emplois du temps, comment accepter des salaires dérisoires et surtout ce qui me paraît primordial mais qui est systématiquement omis dans la définition des tâches, comment porter le projet de la radio . Nous sommes dans une association et ce regroupement s’est fait sur des ententes préalables dont les salariés pourraient déroger, a crée des situations contradictoires et assez tendues. Ce qui par exemple, pour notre radio, fait que les salariés sont devenus la ligne comptable numéro un, le sujet de discussion quasiment premier des différents CA et que le projet n’est plus parlé.
Bien entendu, tous ces emplois à la radio (et regardons tous les autres, dans les administrations et associations qui ne sont pas des radios, je dirais que travailler dans une radio, c’est moins pire et ne comptez pas sur moi pour défendre le maintien des CAE qui ne reste que l’ultime traitement social du chômage) sont un tantinet ennuyeux , des tâches de secrétariat d’accueil et c’est pour cela que le recrutement se fait donc sur la tenue quotidienne d’un magazine d’information, après tout, à être dans une radio, autant parler au micro . Je suis bien sûr sur un terrain très glissant , ce n’est pas le problème immédiat de canal sud aujourd’hui, mais se pose tout de suite un conflit de légitimité qui pose de sacrés problèmes. Canal sud est une radio associative où les membres participent à un projet défini par différentes instances et dont une des caractéristiques principales et ne pas hiérarchiser les contenus , c’est-à-dire qu’une fois qu’une émission participe à la grille de canal sud, elle a les mêmes droits que les autres et surtout la même importance, la même place et toutes les déclinaisons que l’on peut faire sur l’appartenance.
Or à des moments de notre histoire, et indépendamment de la qualité de leur travail et de l’adéquation de leur travail avec le projet de canal sud et aussi par leur permanence à l’intérieur des locaux de la radio, certains salariés ont pu poser le caractère indispensable et central de leur poste et redéfinir la hiérarchisation des normes de canal sud et là, bien sûr, ça peut coincer . Bien entendu, les producteurs de la radio ne sont pas obligatoirement sur la même longueur d’onde et ont surtout sur une pratique consommatoire parfois désagréable , donc à relever plus le défaut que ce qui marche bien. Mais à y regarder de plus près et en analysant cette histoire que nous avons vécu, n’est ce pas en prenant des salariés pour faire ce qui nous paraissait fastidieux que nous avons en même temps induit le comportement consommateur et distancié du producteur de canal sud et problématisé le rapport entre producteurs et super producteurs gestionnaires.
Voilà quelques réflexions sur ces trente dernières années et que nous avons encore et toujours envie d’être différent.

Bernard Fontaine

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